La première partie de ce petit récit s’intéresse au vieux Ondres, plus imaginé pour ma part que vécu. On pourrait donc appeler ça « mythologie ondrienne ».

Un beau jour, un berger, un bûcheron, un paysan et un chasseur de papillons se croisèrent en haut d’une montagne. Ayant du temps à perdre, ils cassèrent la croûte. Le vin coulait à flots, ce qui les fit papoter gaiement. Au premier qui faisait remarquer qu’elle était drôlement bien vallonnée, cette montagne, le deuxième répondit qu’ils pourraient l’appeler leur « femme couchée », tandis que le troisième et le quatrième se levaient, la vessie pleine, et firent signe aux deux autres de les rejoindre un peu plus haut pour un concours de « celui qui pisse en l’air le plus haut ».

De plus en plus guillerets, ils se lancèrent un défi. Il fallait courir le plus vite dans trois directions différentes. Puis faire demi tour au même moment, et lorsqu’on se retrouverait, chacun prendrait possession du territoire qu’il avait parcouru. Les trois gaillards s’élancèrent donc. Le premier alla jusque dans la vallée, où il coura dur, dur. Le deuxième prit le chemin de la crête, et comme il avait un accent allemand, il coura dour dour. Le troisième se perdit. Le quatrième s’arrêta au milieu de la montagne, juste au dessus de la zone recouverte par l’ombre en hiver. Après avoir fait demi tour, ils se retrouvèrent au lieudit qu’on appelle aujourd’hui le pré de Thorame, à partir duquel on fixa les frontières de leurs villages. Le premier gaillard avait créé Peyresq, le deuxième Thorame, le troisième La Colle Saint Michel, et le quatrième, qui était le plus gentil, le plus doux, et qui était donc surnommé le petit tendre, créa le petit Ondres, ce village mignonnet orienté plein sud.

Le petit tendre s’appelait Marius. Et comme Marius s’ennuyait tout seul à construire des murs de pierre dans son tout nouveau village, Dieu fit sortir de sa côte une Apollonie, qui préféra très vite planter des poiriers, des noyers, des cognassiers, plutôt que de manger des pommes et de faire de son petit paradis d’altitude un véritable enfer. Marius et Apollonie engendrèrent bientôt un petit Fournier, premier de la dynastie bien connue, qui compta par la suite des Arnaud, des Jauffret, des Borghettos, des Guieux, des Blancs, des Rou(xeu), des Roses (et sa vache…), et même des Madame Lecomte, toujours accompagnée, à l’image du célèbre héros à la houpette, de son fidèle Milou.

Malgré cet agréable décor, la vie n’était pas très folichonne. L’hiver était rude, et l’été n’était pas facile facile, dans ce petit village qui ne connaissait pas encore le faste de la lavande, et restait éloigné de la florissante industrie drapière de la vallée. On faisait beaucoup de rêves la nuit, et puis on jouait à saute-moutons le jour pour passer le temps. Le matin, on faisait la queue pour accéder au moulin du riou où l’on pouvait moudre son grain. Mais les habitants n’avaient de toute façon pas beaucoup de grain à moudre.

Bref, heureusement qu’il y avait souvent le bal à Peyresq pour aller s’amuser un peu et folâtrer avec les jeunes du village voisin. Le trajet retour était parfois difficile, bien que le génépi déplace des montagnes, à ce que disent les anciens.

Mais certains s’amusaient encore plus. Les douaniers, par exemple, qui occupaient la grande bâtisse du centre du village, couraient toute la journée après les sans papiers qui s’enfuyaient des centres de rétention, jusqu’à ce que les douaniers eux-mêmes se fassent expulser, délogés par les hussards noirs de la République. Les chasseurs du village eux aussi prenaient beaucoup de plaisir à repérer les chamois sur la montagne de Serpegier. Mais par-dessus tout, c’étaient les fameux faux monnayeurs d’Ondres qui se payaient des tranches de fou rire en fabriquant des louis d’or fourrés au chocolat. Le plus marrant d’entre eux aurait caché une cassette de louis dans une cheminée du bas du village et une chaussette remplie d’or dans un mur du haut du village, pour faire une blague à ses copains. Il y en avait aussi des moins marrants, mais qui avaient de la suite dans les idées : Joseph Arnaud, par exemple, qui fit de la montagne d’Ondres une mine d’or, en y développant la culture de la lavande.

Mais ce fut alors la 1ère guerre mondiale, et la deuxième, avec tout un tas d’Allemands groupés au pont d’Ondres, s’exerçant à viser le village en espérant y cueillir un ou deux résistants.

Après cette triste période, et avec l’isolement économique du Haut Verdon, il fallut au milieu du 20ème siècle, quelques divertissements aux anciens du village qui continuaient à venir durant leurs vacances, et à la dernière habitante à l’année, Madame Lecomte. Celle-ci avait bien ses champs de lavande, sa carabine, pour tirer sur les visiteurs de passage qui sentaient trop fort la ville, et puis elle écoutait en boucle sur son 78 tours ma tonkiki ma tonkiki ma tonkinoise. Ou bien peut-être itsi itsi petit bikini, selon d’autres sources. Mais rien de bien stimulant.

Heureusement, arrivèrent à ce moment précis une flopée de nouveaux habitants. Comme les Arvernes ont su intégrer les Francs chez eux, les Bas-Alpins ont fait une place parmi eux à de sympathique doryphores, qui sont venus de loin, parfois même de Grande Bretagne.

J’en viens donc à ma seconde partie. On pourrait l’appeler « Jules et Hercule, histoire vraie de passionnés de la 2cv, échoués sur une montagne au microclimat favorable ». Le récit va plus vite, car tout n’est pas encore écrit, et les mythes sont seulement en formation. Je vais donc résumer.

Commençons par le mythe de l’origine, l’acte I scène 1 : l’arrivée au village, bien sûr, au terme d’un voyage éreintant, de plusieurs mois, à 9 dans une 2cv (après un arrêt à Mézel, pour acheter le meilleur pain du monde). L’achat des maisons, à 3 F de l’époque, soit 15 centimes d’aujourd’hui. La reconstruction des maisons, été après été, avec le soutien de M. Blanc père, de ses deux fils, dont Jean-Paul, véritable spécialiste du marteau, et René, qui encore aujourd’hui, bien qu’il soit à la retraite, reçoit toutes les semaines une nouvelle proposition de chantier à Ondres. Je passe sur la construction de machines encore jamais inventées, sur ces treuils insensés pour remettre d’aplomb des murs qui flanchaient, sur ces toits de bardeaux taillés à la main et au couteau suisse… ou même sur ces astucieux dispositifs pour remonter en haut du village les arrosoirs remplis d’eau.

Continuons plutôt par l’histoire d’amour, car il y en a une, bien sûr. Monsieur Okonnek, jardinier polonais enlève sa bien aimée, fille d’un aristocrate de haut rang, qui la retenait prisonnière dans une tour du donjon, et l’emmène à cheval, de nuit, jusqu’à Ondres, où ils trouvent un refuge pour vivre leur idylle.

Il y a aussi dans cette histoire toute une tripotée de personnages, hauts en couleur. Certains nous ont quittés, mais beaucoup sont encore les piliers du village. A défaut d'être de nouvelles stars, ce sont de jeunes légendes. Les gens du coin d’abord. Popol, le patron du restaurant Au Bon Accueil, grand résistant qui avait perdu dans le maquis une main ou deux, qui monta pendant un temps tous les soirs en haut de sa tour de surveillance pour guetter le village depuis un grand télescope. La belle bergère aux longs cheveux blonds, qui descendait la montagne sur son grand cheval blanc et traversait le village en provoquant des pamoisons. Charles Roux, maire de Thorame, qui ne savait même pas qu’Ondres appartenait à sa commune. Le facteur, qui montait jusqu’au village, et apportait des salades, des melons, des poulets rôtis, des glaces, et tout ça sur sa mobylette. Le chef de gare, sa bonne cuisine, et ses engagements politiques. Gilbert Bourdin, qui finalement préféra faire halte plus loin, vers Castellane. Les Beyraud aussi, garagistes de père en fils, qui auraient, paraît-il, trouvé le moyen de se cloner, afin d’être exactement les mêmes sur 3 générations ! Mais aussi Freysia, ses moutons, et sa ruse de loup, Alphonse et ses moutons, Alphonse qui fait encore la transhumance à pied, depuis la banlieue parisienne, dit-on. Et puis les personnages, ce sont aussi Monsieur Guieu, Ancien d’Ondres, sage entre les sages, les mains posées sur sa cane, regardant les siens dans cette petite ruelle située juste en dessous. C’est aussi, par exemple, Monsieur Duffrenois, impressionnant de droiture, Bernard Rosier, qui était sur tous les fronts, animé d’une véritable passion pour le village et qui offrait immanquablement à manger des patates au lard quand il invitait à dîner. Et puis tous ces pionniers qui sont parmi nous ce soir : je cite au hasard, la Cézanne du village, l’animateur en chef des Saint Laurent, le spécialiste de l’histoire juridique de la vallée, qu’il ne faut surtout pas lancer sur le sujet, au risque de voir le soleil se lever avant la fin de la soirée. Bref, je ne m’avance pas plus loin.

Il y a aussi dans cette histoire des aventures, des batailles même. La bataille pour le pont d’Ondres, bien sûr. Bataille victorieuse, menée solidairement, à grand renfort de T-shirts et d’apéro diplomatiques. La bataille contre la neige, en hiver, avec des expéditions dignes de Jean-Louis Etienne, où les habitants d’Ondres pelletaient des monceaux de neige et de glace avec des luges en plastique pour atteindre la route de la vallée. Une semaine entière passée à lutter contre la nature, des voitures dont les pneus ont gelé dans la glace. Je passe rapidement sur la bataille contre les incendies, 9 différents dans tout le village, où systématiquement tous les habitants en caleçons se sont rassemblés en pleine nuit, alertés par le son des cloches, pour éteindre le feu, avant même l’arrivée des pompiers, dont le camion de toute façon ne peut pas emprunter le pont d’Ondres. Je passe également, dans la catégorie aventures, sur les grandes razzias subies par le village, les vols odieux qui rappellent les violentes descentes des touaregs sur les villages dogons. On peut d’ailleurs dire qu’en réalité, la vie quotidienne du village est une lutte de tous les jours. Les habitants appréciant se prendre le bec au fil des soirées au coin du feu sur l’usage de l’eau, sur l’installation du téléphone, sur l’installation de l’électricité, voire même sur les défécations humaines doucement disséminées un peu trop près du village. On frôle le drame bien souvent. Chaque été on se demande qui sera élu le « Jean de Florette de l’année », celui qui n’arrive jamais à placer son broc sous le mince filet d’eau de la fontaine parce que d’autres récupèrent discrètement l’eau qui s’est accumulée dans son broc pour la mettre dans le leur.

On peut ajouter dans ce récit un chapitre artistique : celui des films tournés à Ondres, du théâtre, des chants, de la peinture sur bois, à l’huile de lin. De la musique aussi, notamment des concerts de HIOU du côté Rosier, et de corne de marin du côté Mathieu, le soir au moment du dîner.

Un chapitre « les jeux dont vous êtes le héros », à ne pas oublier : le 421, auquel jouait déjà Madame Lecomte, le soir, avec Milou, le tradéridéra, auquel s’adonnait également Madame Lecomte avec des bouchons de bouteilles à la fin des repas, le trou du cul, et là je ne sais pas si Madame Lecomte s’adonnait aussi à des parties de trou du cul, les pétanques à pissenlair, la luge sur les pentes enneigées, les cloches qu’on sonne à l’heure de la sieste pour réveiller Christophe etc.

Et puis, des instants de solidarités légendaires, des moments de réjouissance inoubliables : les chantiers en commun pour refaire les chemins (qui avaient lieu encore récemment chaque été pendant une semaine entière, dit-on), les randonnées de plusieurs jours, la fête à Thorame Haute, où tout le village se déplaçait en tenue rock n’roll pour chanter en chÅ“ur la danse des canards. La Saint Laurent, évidemment, et ses touchers de mollets bien irrespectueux, ses fausses publicités qui nous rappellent le monde perverti de la ville, ses Devos inlassablement rejoués, jusqu’à la nausée, ses Feux de l’amour bas-alpins, ses Claudettes et son Claude François bien connu, qui bien heureusement ne peut pas utiliser de sèche-cheveux à Ondres ni prendre de bain. J’allais oublier ses pizzas, et ses messes, servies pendant longtemps par le curé de Colmars, au nez rougi par le vin de messe, qui ne pouvait jamais s’empêcher de raconter et reraconter l’histoire des larmes de Saint Laurent et de sa fameuse demande sur le grill, le visage à moitié brûlé : « je suis à point de ce côté, vous pouvez me retourner », afin de faire cauchemarder les enfants.

Voilà, bien que je n’aie soulevé qu’un bout du voile, j’ai été un peu long, car la mythologie ondrienne est inépuisable. Je crois que la plupart des éléments sont absolument exacts, mais j’accepterais qu’on me fasse le reproche ici ou là d’une légère déformation de la réalité. Peu importe, puisqu’en somme aujourd’hui l’important est qu’on partage tous ici, un tant soit peu, de ce fond légendaire commun qui nous rapproche.